Changer de voie Ingénieurs reconvertis : ces diplômés racontent pourquoi ils ont changé de voie
En bref
- Chaque année, des milliers de jeunes s’orientent vers des études d’ingénieur, parfois plus par défaut que par conviction.
- Une fois diplômés, certains découvrent un décalage entre leurs attentes et la réalité du métier.
- Nina, Nicolas et Julien ont chacun été ingénieurs avant de se tourner vers leurs métiers de cœur.
Quand les études d’ingénieur deviennent un choix par défaut
Comme environ 50 000 jeunes chaque année, selon la Fédération des ingénieurs et scientifiques de France (IESF), Nina Duval, Nicolas Humeau et Julien* ont obtenu un diplôme d’ingénieur. Pour Nina, la découverte de cette profession s’est faite au collège. Son père, technicien, lui a donné le goût de l’informatique et l’élève voit en l’ingénierie un moyen d’aller « plus loin ». Lorsqu’elle se retrouve à devoir faire un choix en terminale, la matheuse hésite entre des études d’ingénieur du son ou un parcours plus scientifique : « J’ai finalement fait le choix de la raison, en me dirigeant vers un métier plus stable que l’intermittence. »
Julien, 28 ans, fait aussi partie de ceux qui ont choisi la filière ingénieur par raison. Ce jeune des Hauts-de-Seine (92), qui se décrit comme « très bon en maths et limite dans les autres matières », a formulé des vœux radicalement différents, allant des écoles de théâtre à celles d’ingénieurs. Il est admis dès le premier tour à l’École supérieure d’ingénieurs Léonard-de-Vinci (ESILV). Encouragé par ses parents vers cette voie, Julien franchit les années avec comme seule volonté celle d’avoir son diplôme sans redoubler. Il trouve son refuge dans les clubs de théâtre et de poker de son école, dont il devient responsable. « Cet engagement me permettait d’être excusé de certains cours », raconte-t-il.
À l’inverse, Nicolas Humeau s’est quant à lui dirigé « naturellement » vers la classe préparatoire. Diplômé d’un bac S, il est encouragé par ses « très bons profs » de l’époque. Quelques mois plus tard, la réalité le rattrape : il se retrouve confronté à un enseignement « brutal, compétitif et parfois malveillant », dans lequel il ne se reconnaît pas. Il décide alors de bifurquer vers une licence de mathématiques à l’université d’Angers (49), avec le sentiment « de se retrouver chez les nuls ».
Ces années de licence et de master, durant lesquelles il s’épanouit, lui prouvent le contraire. Admise au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) en génie industriel, Nina décroche elle son diplôme d'ingénieur. De ses études, l’originaire de Créteil garde un « très bon souvenir », où elle approfondit ses deux matières fétiches : les maths et la physique. Pour elle, la désillusion arrive lors de son alternance de dernière année.
* Le prénom a été anonymisé.
Se réorienter après une école d’ingénieurs vers un métier passion
Après un premier passage à l’Ifremer en tant qu’ingénieure-chercheuse, Nina est embauchée par l’entreprise agroalimentaire Biospringer, spécialisée dans la fabrication de levure. Si les missions concrètes plaisent à la jeune femme, Nina réalise que ce métier n’est pas fait pour elle. Elle reste six mois de plus dans l’entreprise après l’obtention de son diplôme pour mettre de l’argent de côté, tout en songeant sérieusement à se réorienter.
Le terrain ne convainc pas davantage Julien. Bien qu’il observe une « bonne ambiance, des collègues jeunes et des patrons compréhensifs », le jeune salarié ne trouve pas sa place dans l’entreprise. Il décide alors de travailler à temps partiel : le matin, comédien amateur ; l’après-midi, ingénieur ; le soir, joueur de poker. Une triple vie qu’il mène jusqu’à ce que ses gains au poker lui apportent une sécurité financière. « Comme j’étais en CDD à temps partiel, la transition a été assez simple. »
Même scénario pour Nicolas, dont le stage de fin d’études le fait déchanter : « Le niveau d’exigence sur le terrain était bien moins élevé que ce que l’on nous avait promis pendant les études. » Il devient d’abord ingénieur prévisionniste des ventes, puis data analyst, où il finit en « bore-out » (dépression liée à l’ennui au travail). Il encaisse difficilement la désillusion : « On fait des sacrifices pour suivre de longues études, sans se rendre compte qu’on met de côté notre santé mentale. » Il se tourne alors vers une autre de ses passions : l’enseignement.
À l’image de Julien et Nicolas, Nina se reconvertit vers son choix de cœur : la musique. Six ans après son entrée dans l’enseignement supérieur, son choix de terminale la rattrape et la musique, passion transmise par ses parents et toujours présente, refait surface. À 22 ans, l’ingénieure saute le pas et entame un diplôme d’études musicales (DEM) en conservatoire. Elle « charbonne », passe les concours et est admise à l’Institut supérieur d’enseignement de la musique (IESM) à Aix-en-Provence. Ses proches la trouvent « courageuse » face à un tel changement. Nina estime, quant à elle, qu’elle aurait été prête à faire « autant d’années d’études que nécessaire » pour devenir musicienne.
Des études d’ingénieur qui apportent malgré tout rigueur et compétences
Aujourd’hui, Julien est comédien et joueur de poker à plein temps. Dans sa nouvelle troupe, il rencontre de nombreuses personnes s’étant reconverties à tout âge. Ses deux activités lui apportent une sécurité économique et lui permettent de diversifier ses revenus. De son côté, Nina reconnaît ne pas avoir la stabilité financière que lui apportait son quotidien d’ingénieure : « J’aurais gagné plus d’argent, mais je n’aurais pas été plus heureuse. »
Après plusieurs années comme professeur de mathématiques vacataire dans une école d’ingénieurs, la pandémie de Covid-19 amène Nicolas à s’interroger de nouveau : « Être prof, surtout de maths, est difficile et j’ai toujours essayé de rendre mes cours passionnants. Mais le distanciel a déshumanisé mon métier. » À 35 ans, Nicolas est aujourd’hui à la tête d’une biscuiterie artisanale, tout en continuant de donner des cours de soutien en mathématiques. De son parcours atypique, il n’a « aucun regret » : « Lorsque mes élèves se posaient des questions sur leur avenir, je les rassurais en leur disant que se tromper d'orientation n'est pas grave et que leurs études leur permettraient de grandir. »
Même constat chez Julien, à qui les études d’ingénieur ont apporté de « la rigueur » : « À 18 ans, je n’avais pas la maturité nécessaire pour entrer dans une voie artistique. C’est en école d’ingé que j’ai acquis de la discipline, qui n’existe pas vraiment dans le milieu du théâtre », plaisante-t-il. Avec le recul, Nina aurait aimé être mieux accompagnée dans son choix d’orientation. En manque d’informations, la lycéenne avait l’impression que seules deux voies s’offraient à elle après un bac scientifique : médecine ou ingénieur. « On nous demande de faire un choix très jeune, alors qu’on ne connaît pas la majorité des métiers qui existent. »
Vont-ils réutiliser leur diplôme d’ingénieur un jour ? « Pas dans un futur proche », présume Nina, maintenant 29 ans, qui ne se dit cependant pas fermée à l’idée de devenir ingénieure acoustique un jour. Pour Nicolas, ingénieur rime trop avec « salariat » pour l’envisager, mais il reste à l’écoute de possibles opportunités. De son côté, Julien plaisante en disant que ce bout de papier est « parfait pour décorer mes toilettes ».