Entretien « Il manque une véritable politique d’accompagnement au premier emploi »
En bref
- Les dispositifs publics pour la jeunesse (apprentissage, service civique...) exposent les jeunes à des formes d’emploi précaires, selon la sociologue Florence Ihaddadene.
- Ces mesures contribueraient surtout à les préparer à un marché du travail difficile plutôt qu’à les en protéger.
- L'autrice de "Promesse d'embauche. Comment l’État met l’espoir des jeunes au travail" plaide pour une véritable politique d’accompagnement vers l’emploi stable, plutôt qu’une succession de programmes temporaires.
En quoi les différents dispositifs à destination des jeunes (service civique, apprentissage, emplois aidés...) participent, selon vous, d’une « politique de l’espoir » ?
En France, on déplore souvent l’absence d’une véritable politique cohérente en direction de la jeunesse, qui prenne en compte des enjeux essentiels comme l’accès au logement ou le premier emploi. Pourtant, si l’on observe l’ensemble des dispositifs qui leur sont dédiés, se dessine bel et bien une politique d’ensemble : celle de « l’attente ». On place les jeunes dans des programmes de court ou moyen terme, au sein desquels ils construisent leur parcours, enchaînant parfois plusieurs dispositifs selon leur profil, avant d’espérer une insertion professionnelle stable. Dans un contexte marqué par un fort taux de chômage, ces dispositifs dérogatoires au droit du travail régulent les flux de main-d’œuvre tout en inculquant aux jeunes les comportements attendus sur le marché du travail.
De quelle façon pensez-vous que ces dispositifs dérogent au droit du travail ?
Pendant longtemps, la société considérait qu’elle devait garantir l’insertion sociale et professionnelle des individus. C’était l’objectif des programmes d’insertion mis en place depuis les années 1970. Mais, dans le courant des années 2000, ces politiques ont évolué vers des « politiques d’activation ». Il s’agit désormais de prouver sa participation active, car le soupçon d’oisiveté et d’assistanat pèse autant sur les jeunes que sur les chômeurs. La responsabilité de l’insertion repose dorénavant sur leurs épaules. En contrepartie d’une aide publique, ils doivent démontrer leur bonne volonté, notamment en acceptant d’intégrer des dispositifs tels que le service civique, le contrat d’engagement jeune ou d’autres programmes similaires, où une activité est exercée contre une indemnité. Souvent, ces dispositifs prévoient des dérogations au droit du travail : absence de cotisations sociales, de droits au chômage ou à la retraite, rémunération inférieure au SMIC, dépassement des 35 heures hebdomadaires, etc. De plus, un discours valorisant la « chance » de bénéficier de ces programmes rend toute forme de revendication particulièrement difficile.
En plus, le travail demeure une préoccupation centrale pour les jeunes ?
Pour un grand nombre de jeunes, le travail occupe toujours une place centrale. Dès leur parcours scolaire, il est source d’inquiétude, car on leur demande d’effectuer des choix stratégiques pour leur avenir : spécialités au bac, Parcoursup... Cette responsabilité a une influence durable puisque les études montrent que la mobilité sociale en cours de carrière reste limitée. Parallèlement, la période d’insertion professionnelle ne cesse de s’allonger, rendant la phase précédant l’accès à l’emploi de plus en plus concurrentielle. Tout compte pour enrichir son CV. Dans cette logique, beaucoup s’engagent dans le service civique, espérant ainsi renforcer leur employabilité future. Pourtant, à l’origine, ce dispositif relevait du champ de l’engagement citoyen : il ne s’agissait ni d’un emploi, ni même d’une politique d’insertion professionnelle. Être en service civique, faire ses preuves, se rendre utile aux autres sont présentés comme une chance. Mais cette expérience apprend aussi à accepter une position en marge des droits du travail, sans statut de salarié ni réelle reconnaissance comme travailleur. De cette manière, on prépare les jeunes à un marché de l’emploi morose, en les maintenant temporairement dans une forme de travail quasi gratuit. Peu d’entre eux se projettent dans un emploi stable à temps plein, et rares sont ceux qui imaginent gagner davantage que le salaire minimum.
Selon vous, on retrouve dans ces dispositifs les inégalités préexistantes au marché de l’emploi ?
Selon la classe sociale, le niveau d’études et d’autres critères, les jeunes intégrant ces dispositifs ne sont pas accompagnés de la même manière. Un service civique réalisé au festival d’Avignon après une longue préparation de sa candidature n’a pas la même valeur sur un CV qu’une mission de nettoyage des plages ou d’animation auprès de personnes âgées dans un petit village. Ces expériences n’offrent ni les mêmes réseaux ni les mêmes perspectives d’avenir. Si l’on prend le cas du contrat d’engagement jeune, les participants doivent accomplir entre 15 et 20 heures d’activités hebdomadaires. Le type d’activités validées par le conseiller dépend du lien de confiance instauré avec le jeune, lien lui-même influencé par le profil de ce dernier et la perception de sa fiabilité. Ainsi, certains jeunes verront des activités validées que d’autres, dans la même situation, ne pourront pas faire reconnaître. Par exemple, être un proche aidant d’un membre de sa famille peut être considéré, selon les cas, comme une activité légitime dans le dispositif ou, au contraire, comme un frein à la recherche d’emploi.
Comment améliorer l’insertion professionnelle des jeunes ?
On incite les jeunes à s’engager en leur promettant une perspective d’emploi à long terme, mais au final, ils ne sont pas recrutés. C’est particulièrement visible dans le cadre de l’apprentissage : de nombreux jeunes, très bien formés pendant un ou deux ans, se retrouvent sans embauche à la fin de leur contrat. Ils sont souvent remplacés aussitôt par un nouvel apprenti. Il y a parfois un effet d’aubaine. Par ailleurs, ces dispositifs relèvent des politiques de l’emploi, donc du ministère du Travail, qui considère que l’activité des jeunes doit avant tout être le travail. Cette approche manque de nuance : elle ne prend pas en compte la réalité du quotidien ni les obstacles concrets à l’emploi. Beaucoup de jeunes font face à des difficultés liées à la mobilité, à la santé, au logement ou encore à la parentalité, autant de facteurs qui éloignent l’emploi du centre de leurs préoccupations. Si les aides publiques contribuaient davantage à la création de premiers emplois stables, elles offriraient sans doute des solutions plus durables que ces dispositifs temporaires. J’estime que rien ne justifie qu’un service civique ne soit pas rémunéré selon le droit commun. Repenser notre rapport à l’emploi implique aussi de revoir notre vision de la jeunesse et de mettre fin à certaines exclusions du système social, je pense par exemple au RSA auquel les jeunes n’ont pas accès.