En réseau La guerre des mèmes : au‑delà du rire, leur pouvoir caché
En bref
- Plus d’un jeune sur deux (53%) entre 15 et 30 ans cite les réseaux sociaux comme principale source d’information.
- Sur ces plateformes, l’actualité circule aussi sous forme de « mèmes » : images, vidéos ou phrases détournées deviennent virales en quelques heures.
- Derrière l’humour, certains mèmes peuvent porter une influence politique ou idéologique ; les chercheurs parlent alors de « memetic warfare », ou guerre des mèmes, une nouvelle forme de guerre de l’information.
Nos fils d’actu, nouveaux champs de bataille ?
Entre deux cours, un mème vous fait rire. Emmanuel Macron en lunettes de soleil façon Tom Cruise, ou « La Troisième Guerre mondiale avant GTA 6 ? ». Vous likez, vous partagez… et vous scrollez. Une simple blague ? Pas toujours. Hyperconnectée, la génération Z grandit dans un monde dans lequel les mèmes font partie du quotidien. Drôles, absurdes ou provocants, ces images semblent anodines. Pourtant, derrière leur légèreté peut se cacher une volonté d’influencer l’opinion tout en brouillant la frontière entre humour et information. « Les mèmes sont devenus des outils centraux des batailles informationnelles », analyse Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’Université Paris Cité et spécialiste des cultures numériques. Leur force ? Condenser des messages politiques complexes en images ultra-simples à comprendre et à partager. Mais cette simplification ouvre aussi la porte à la désinformation : une étude du MIT publiée en 2018 a montré que les fausses informations se propagent jusqu’à six fois plus vite que les vraies sur les réseaux sociaux. Les chercheurs parlent alors de « memetic warfare », une forme moderne de guerre de l’information qui utilise les mèmes pour orienter l’opinion publique. L’expression s’impose lors de la présidentielle américaine de 2016, quand des milliers de mèmes circulent depuis des forums anonymes avant d’envahir Twitter et Facebook. Des figures comme Pepe the Frog, une grenouille de bande dessinée grimée en Donald Trump, deviennent alors de véritables symboles politiques.
Qui se cache derrière la « guerre des mèmes » ?
Si beaucoup de mèmes naissent d’internautes ordinaires qui cherchent surtout à faire rire ou à se sentir appartenir à une communauté, d’autres sont créés par des militants qui s’en servent pour mobiliser, défendre une cause… ou encourager à la radicalité. Il existe aussi des acteurs organisés — parfois même des États — qui utilisent ces codes pour peser dans le débat public en exploitant la viralité des algorithmes. Pour eux, un bon mème, c’est un message qui circule très loin, très vite, sans qu’on sache toujours qui l’a fabriqué ni dans quel but. Le mot « mème » lui‑même ne date pourtant pas d’Internet. Inventé dans les années 1970 par le biologiste Richard Dawkins, il désigne, à l’origine, une idée, une pratique ou un symbole culturel qui se diffuse par imitation, comme un « gène culturel ». La Tecktonik dans les années 2000, les challenges TikTok ou certaines chorégraphies reprises dans Fortnite fonctionnent aussi comme des mèmes : on les copie, on les détourne, on les fait vivre. Aujourd’hui, l’écosystème naturel des mèmes se trouve sur les réseaux sociaux. Reddit ou 4chan, des forums souvent anonymes, sont des laboratoires de création influents ; TikTok agit comme une machine à diffusion, relayée par Instagram et X. De là, certains mèmes franchissent les frontières linguistiques et politiques en quelques heures.
Des conflits armés aux campagnes électorales
Dans des conflits récents, comme la guerre en Ukraine ou au Proche‑Orient, les mèmes circulent en parallèle des opérations militaires et des discours officiels, et pèsent sur la manière dont l’opinion publique perçoit les événements. La chercheuse Tine Munk, spécialiste des guerres numériques à la Nottingham Trent University, estime qu’ils jouent un rôle comparable aux affiches de propagande d’autrefois. Lors de la présidentielle française de 2022, les équipes de communication des candidats se sont d’ailleurs emparées de ces codes. « Le mème a une forte capacité humoristique et une promesse de viralité qui assurent une grande visibilité », explique la journaliste Lina Fourneau, autrice du livre Stop aux fake news (Magenta Éditions). Certaines images publiées par Emmanuel Macron ont ainsi été rapidement détournées et massivement partagées en ligne, parfois à son avantage, parfois non. La guerre de l’image se joue donc aussi en version 1080 × 1080 pixels, dans nos stories et nos fils d’actualité.
La Gen Z en première ligne numérique
Entre deux vidéos TikTok ou dans un groupe WhatsApp, le danger n’est pas toujours une manipulation directe, mais plutôt la banalisation de certaines idées, l’humanisation de figures controversées et la confusion entre humour et réalité. Tous les mèmes ne sont pas dangereux, bien sûr. Ils restent avant tout une forme d’expression culturelle riche et créative, avec une vraie dimension communautaire. Mais comme tout outil puissant, ils peuvent être instrumentalisés — d’autant plus aujourd’hui avec l’IA générative, qui permet de créer facilement de fausses images ou vidéos, parfois très réalistes. Des « bots » et des réseaux de faux comptes, ou « troll farms », peuvent ensuite les diffuser massivement pour orienter les débats… sans qu’on sache vraiment qui est derrière. Cette lecture critique fait désormais partie de l’éducation aux médias. « Dans nos ateliers, nous analysons ces objets culturels qui circulent massivement en ligne », explique Sébastien Rochat, responsable du pôle Studio du CLEMI (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information). Les élèves peuvent par exemple comparer un mème trouvé sur les réseaux sociaux avec une photo de presse accompagnée d’une légende, afin de comprendre la différence entre un contenu humoristique et une information journalistique.
Apprendre à décoder sans perdre le rire
Le principal risque reste de partager un mème sans en saisir le sens ou les références. « Il faut revenir à l’origine de l’image et au contexte dans lequel elle a été publiée », rappelle Sébastien Rochat. D’où l’importance d’apprendre à les décoder : qui l’a créé ? pour quoi faire ? est‑ce vérifiable ? L’objectif n’est pas de moraliser Internet ni d’arrêter de rire, mais de garder un esprit critique face aux contenus qui envahissent nos fils d’actu. En comprenant mieux ce que sont les mèmes, d’où ils viennent et à quoi ils servent, la génération Z peut continuer à les partager… sans se laisser manipuler.