« Je décris les œuvres d’art pour les personnes mal ou non-voyantes » : un bénévolat singulier
En bref
- Élodie, bénévole du service Souffleurs d’Images, accompagne Marie, malvoyante, au musée du Petit Palais, à Paris.
- À travers des descriptions détaillées et des échanges complices, cette visite à deux voix permet à Marie de s’approprier les œuvres, tout en laissant libre cours à son imagination.
- Cet engagement bénévole contribue à rendre les musées et les œuvres d'art accessibles aux personnes en situation de handicap visuel.
Accompagner sans se substituer à la personne mal ou non-voyante. C'est le rôle d’Élodie, 26 ans, bénévole du service Souffleurs d’Images, qui agit pour l’accès à la culture de tous.
En cette fin octobre, elle retrouve Marie, 31 ans, au musée du Petit Palais, à Paris, pour une visite personnalisée. À la découverte des œuvres, se mêlent humour et partage de connaissances.
Décrire les œuvres d'art à une personne malvoyante
« Elle a sa main gauche sur la tempe, sur laquelle elle s’appuie », décrit Élodie, devant un tableau exposé dans l’une des salles du Petit Palais. À ses côtés, Marie écoute attentivement tout en reproduisant sur elle la posture ainsi décrite. « Oui, c’est bien comme ça que la femme représentée pose », lui confirme la bénévole. Marie, malvoyante, découvre les œuvres à travers les descriptions d’Élodie, qui lui en restitue les formes, les couleurs et les détails.
Élodie poursuit : « Elle a une coiffure qui a l’air très sophistiquée, avec une fleur,... une fleur blanche. Cette dame a l’air de très bien vivre ! ». Toutes deux échangent un rire complice. De temps à autre, Marie ferme les yeux, semblant dans ses pensées.
Au fil des explications, Marie s’approche de la toile et sort parfois son monoculaire, un petit instrument optique qui lui permet de distinguer l’œuvre par petites touches. « Sa robe est très, très belle, son bustier comporte une parure brodée, peut-être avec des perles », continue Élodie. « Mais qui est-elle ? », interroge Marie.
Direction le cartel, le texte explicatif, situé à proximité du tableau. « Il s’agit du portrait de Mademoiselle de Lancey, du peintre français Carolus Duran, lit alors Élodie. Sa liaison avec le comte Nissim de Camondo, avec qui elle partage son goût pour l’art français du 18e siècle, est connue dans tout Paris ». À cette évocation, Marie relève : « Il y a l’hôtel particulier de Camondo à Paris, je ne sais pas si tu l’as déjà visité ? Il est magnifique ».
Souffleurs d'Images : un bénévolat pour rendre les musées accessibles
« Mon rôle consiste surtout à décrire les œuvres, sans les interpréter, explique Élodie. J’indique à Marie les différents éléments pour qu’elle puisse se faire une idée seule ». Elle commence par une description générale, en présentant l’élément principal de l'œuvre, avant de se focaliser sur les détails.
Élodie craint parfois de ne pas trouver les mots justes. Marie se veut rassurante : « On découvre ensemble, il n’est pas indispensable d’avoir toutes les connaissances, chacune de nous nourrit l’autre avec ce qu’elle sait, un peu comme avec une amie ».
Entre la jeune femme, journaliste et communicante en freelance, et la bénévole, diplômée d’un master en culture et communication, le courant passe bien. Cette spontanéité tient à une rencontre réussie, mais aussi à une préparation en amont de la souffleuse d'images.
Étudiants en art, artistes ou professionnels de la culture suivent une formation spécifique pour devenir bénévoles. Le service Souffleurs d’Images, porté par Souffleurs de Sens - Groupe SOS Solidarités, les sensibilise ainsi au handicap visuel, aux bases du guidage et aux techniques du soufflage. Ils n’ont toutefois pas vocation à remplacer un guide-conférencier.
Au fil des déambulations, les deux visiteuses rejoignent le jardin du musée, où prend place une exposition temporaire qui met à l'honneur des oeuvres de Prune Nourry. L’occasion d’ouvrir une nouvelle discussion à propos des gigantesques sculptures réalisées par la plasticienne française, représentant quatre femmes artistes oubliées. « Elles sont toutes contemporaines », note l’une. « Pourtant, on a retenu que Camille Claudel », remarque l’autre.
Bénévolat dans la culture : quand la description des œuvres nourrit l'imaginaire
Utilisatrice du service Souffleurs d’Images depuis peu, Marie y voit une façon de profiter des expositions, un loisir qu’elle affectionne, « sans avoir l’impression de déranger ». Proposé dans plusieurs villes, le soufflage est gratuit, les utilisateurs s’acquittent uniquement du billet d’entrée, comme tout visiteur.
« Je viens rarement seule au musée, souvent mes proches m’accompagnent, raconte-t-elle. Ils sont super, mais ils ne s’attardent pas forcément sur les œuvres, c’est un peu frustrant ». Cette frustration s’estompe avec une souffleuse d’images. « Je peux, par exemple, demander à Élodie de me lire l’intégralité d’un cartel, sans culpabiliser », apprécie-t-elle.
Le soufflage change même sa façon d’appréhender les œuvres exposées au musée. « J’apprends à lâcher prise, à me laisser guider, et ça laisse place à l’imaginaire. » En associant ce qu’elle distingue avec son monoculaire aux descriptions d’Élodie, elle parvient à reconstituer une œuvre dans son ensemble.
La jeune femme sollicite ainsi moins son œil dont elle conserve un tout petit peu de vision. « J'explore aussi des détails auxquels je n’aurais pas eu accès autrement, en me fatiguant beaucoup moins ». Elle conclut : « Je trouve qu’on donne plus d’importance aux œuvres parce qu’on les regarde vraiment ». Ce à quoi Élodie acquiesce.