Guerre au Moyen-Orient Marie-Belle, jeune libanaise vivant en France : « Chaque fois que j’appelle ma famille, je me demande si ça sera la dernière »

Perrine Basset Fériot
Publié le 23-03-2026

En bref

  • Le 28 février, Israël et les États-Unis ont lancé des frappes aériennes sur l’Iran, déclenchant une riposte iranienne à Chypre et dans plusieurs pays du Proche et du Moyen-Orient.
  • Marie-Belle, libanaise, vit en France depuis quatre ans.
  • Cette jeune ingénieure assiste impuissante aux bombardements de son pays.
Marie-Belle, libanaise, vit depuis quatre ans en France.
Depuis des bombardements en Iran, Marie-Belle prend quotidiennement des nouvelles de ses proches restés au Liban. Crédit : Capture d'écran - Reportage CIDJ
Suite à l'explosion du port de Beyrouth, Marie-Belle a quitté le Liban pour venir travailler en France. Crédit : Laura El Feky / Perrine Basset Fériot - CIDJ
A 29 ans, Marie-Belle est ingénieure travaux à Paris.
Marie-Belle et deux de ses sœurs ont quitté le Liban pour la France et les Etats-Unis. Seul son frère vit encore là-bas. Crédit : Droits réservés

Fuir la guerre, un choix malgré soi

Le retentissement des sirènes, l’interdiction de sortir de chez soi, les bombardements à quelques kilomètres seulement… Dans la famille de Marie-Belle, on subit la guerre de génération en génération. Quand son père a pris les armes pour défendre sa patrie, d’autres proches ont choisi de la fuir. En 2006 déjà, alors qu’elle avait tout juste dix ans, le conflit israélo-libanais faisait un millier de morts dans son pays. Une première expérience de la guerre, une guerre jamais loin. L’adolescente de Byblos, ville située au nord de la capitale, grandit dans un pays instable, où les voitures piégées font de nombreuses victimes. « Lorsque je sortais avec des amis, mes parents avaient peur que je ne revienne pas », se souvient-elle. 

Ce funeste destin la frôle de justesse. En 2019, alors stagiaire à Beyrouth, la jeune diplômée vit de près l’explosion du port. « Les murs ont tremblé et les vitres ont volé en éclats. » Au Liban, en l’absence de services de pompiers ou de Samu, les secouristes de la Croix-Rouge sont appelés pour nettoyer les lieux. Marie-Belle fait partie des renforts. Cet événement marque pour elle un point de non-retour. « L’explosion m’a poussée à quitter le pays. C’était un choix très difficile, car j’aime vivre ici. Mais être Libanais, c’est choisir entre rester ou fuir la guerre. » Cadette d’une fratrie de quatre, la jeune femme n’est pas la première à prendre cette décision. Sa grande sœur s’est installée aux États-Unis, où elle a fondé une famille. D’autres proches vivent au Canada, destination privilégiée par l’étudiante. Acceptée à l’université Concordia, à Montréal, elle voit pourtant son visa refusé à deux reprises à cause de sa nationalité : « Les autorités avaient peur que je ne reparte pas au Liban après mes études. » Son second choix se porte finalement sur la France.

Une immigrée parmi les autres

Marie-Belle arrive à Metz à la fin de l’été 2021, où elle entame un master de génie civil à l’université de Lorraine. Malgré son bac+5, la jeune Libanaise reprend ses études pour décrocher un diplôme français. Et l’adaptation à sa nouvelle vie se révèle difficile : bien qu’elle ait effectué sa scolarité en français, elle a perdu une partie de son vocabulaire pendant ses études supérieures, menées entièrement en anglais. Elle décroche un stage de fin d’année chez Vinci et déménage à Paris, où elle vit aujourd’hui. Ingénieure en conduite de travaux, elle supervise des chantiers de réhabilitation pour des bailleurs sociaux. Son rythme de travail effréné est ponctué de voyages aux quatre coins de l’Europe. Et, une à deux fois par an, elle repasse par la case départ : le Liban. 

Un retour aux sources indispensable pour elle. « J’adore vivre en France, mais parmi tous les autres étrangers, je me sens comme un numéro. Lorsque je suis au Liban, je me rappelle d'où je viens. » Elle passe chacune de ses vacances dans la cuisine familiale, à apprendre des recettes traditionnelles, à profiter de ses grands-parents ou à cultiver la terre avec son oncle. Jusqu’à un nouveau point de bascule, en juin 2025. Marie-Belle et sa famille découvrent à la télévision les premiers bombardements israéliens sur l’Iran. Ils savent que ce conflit voisin touchera bientôt leur pays. Vivant au nord du Liban, dans une région où se côtoient chrétiens et musulmans, ils sont relativement épargnés : « On a l’impression d’être loin du danger, alors que les lieux bombardés ne sont qu’à une demi-heure de route. »

Vivre la guerre à distance

De retour en France, Marie-Belle assiste impuissante à l’escalade de la violence. « Lorsque j’étais au Liban, j’étais moins inquiète qu’aujourd’hui, car j’étais en famille. » Après avoir côtoyé le conflit de près, elle a l’impression de vivre un nouveau chapitre : la guerre à distance. Depuis les attaques israélo-américaines du 28 février, l’ingénieure appelle ses proches chaque soir, « même pour cinq minutes ». Ses parents lui racontent à demi-mot leur quotidien : « Ils ne sortent quasiment pas de chez eux. Heureusement, ils ont du stock de nourriture, et s’inquiètent surtout de la pénurie de médicaments », explique-t-elle. Comme eux, Marie-Belle reste « fixée devant l’actualité », guettant la moindre information. Son père, homme de peu de mots, qui « tente toujours de rassurer ses enfants », lui confie son manque d’espoir face à la situation. À chaque appel, une pensée lui trotte dans la tête : « Est-ce que ce sera le dernier ? » 

De l’autre côté de la Méditerranée, la vie de Marie-Belle est aussi en suspens. Elle n’a plus le cœur à partir en vacances ni à sortir faire la fête. Elle se tourne vers ses amis libanais installés en France, qui vivent la même angoisse : « On se rassure comme on peut, en se disant que ça va passer. » L’ancienne secouriste reste frustrée de ne pas pouvoir agir, tandis que ses anciens collègues sont sur le terrain. Longtemps, elle a gardé le rêve de revenir vivre un jour au Liban. « Même si je n’aime plus ce mot, je sais que mon pays est résilient. J’aimerais que le Liban devienne un endroit sûr, un peuple uni, peu importe les religions. » Pour l’heure, elle s’accroche à l’espoir de revoir rapidement sa famille. Le mot « paix » sur le bout des lèvres.

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