C’est son job Portrait : le métier de luthier à Paris, entre artisanat d’art et précision

Caroline Féral Palma
Publié le 27-01-2026

En bref

  • Originaire d’Angleterre, Tommy découvre la lutherie par hasard, avant de se former à la Newark School of Musical Instrument Crafts.
  • Spécialisé dans la fabrication de violon, il exerce à Paris un métier de précision et de patience, où l’exigence compte plus qu’un parcours musical académique.
  • Peu menacée par l’intelligence artificielle, la lutherie reste un artisanat attaché au geste humain, malgré un secteur concurrentiel et des formations longues.
Thomas Smith, luthier
Thomas Smith, 27 ans, artisan en lutherie, dans son atelier parisien. Crédit : Caroline Féral Palma - CIDJ
Tommy a quitté son Angleterre natale pour s’installer à Paris, où il fabrique des violons à la main. Crédit : Caroline Féral Palma - CIDJ

Devenir luthier : le parcours de Thomas Smith

À 27 ans, Thomas Smith, alias Tommy, n’avait pas imaginé passer ses journées penché sur un établi, entouré de bois, de colle et de vernis. Originaire de Richmond, en Angleterre, ce jeune luthier au parcours atypique se destinait d’abord à une carrière de footballeur professionnel. Une voie qu’il doit abandonner, sans autre projet en tête. La rencontre avec un artisan va tout changer bien qu'il ne compte ni famille de musiciens ni entourage porté sur l’intelligence de la main. Certes, il joue de la guitare en parfait autodidacte, mais sans conservatoire ni solfège dans ses bagages. Un décalage qui ne l’empêchera nullement d’intégrer la Newark School of Musical Instrument Crafts, à Newark-on-Trent. Fondée en 1972, cette école, qui accueille beaucoup d'élèves français, est le seul établissement public britannique à proposer une formation diplômante dans l’artisanat des instruments de musique. Pendant trois ans, il y apprend les bases du métier, alternant à parité théorie et pratique. Chaque étape, du choix du bois à l’assemblage, exige de la rigueur, une qualité que Tommy se découvre et affine au fil de sa formation. « Le prof nous montrait une étape du processus, puis on devait la refaire seuls à l’atelier. » Et l’enseignant de corriger ses élèves pour qu’ils répètent avec opiniâtreté les mêmes gestes jusqu’à terminer la conception d’un violon.

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De la Newark School à l'atelier : le parcours pour devenir luthier

Le parcours de Thomas Smith illustre parfaitement la rigueur de l'apprentissage de la lutherie. Sans héritage musical familial, il a intégré la Newark School of Musical Instrument Crafts au Royaume-Uni. Cette école de lutherie est une référence mondiale pour apprendre la fabrication d'instruments à cordes frottées.
Durant trois ans, il y a acquis les fondamentaux de l'artisanat d'art :
•    Sélection des bois de lutherie (épicéa pour la table, érable pour le fond).
•    Maîtrise des outils traditionnels (rabots, gouges, canifs).
•    Théorie acoustique et physique du son.
•    Assemblage de précision et techniques de vernissage.

Le quotidien d'un luthier à Paris : précision et fabrication de violons

Après sa formation, Tommy s’installe à Paris et embauche dans un atelier, trois années durant. Aujourd’hui, il exerce chez lui, dans un environnement calme et solitaire. En lutherie, chaque geste compte, chaque millimètre se corrige. « C’est un métier très minutieux », insiste-t-il. Les étapes s’enchaînent lentement, parfois sur plusieurs semaines, et l’erreur n’a pas sa place pour fabriquer, restaurer ou réparer des instruments à cordes, de la guitare au violoncelle, en passant par la contrebasse. Après le choix du bois, viennent l’assemblage des pièces, le passage aux vernis et enfin le réglage de l’instrument pour qu’il sonne parfaitement. Dans ce secteur très spécialisé de l'artisanat français, la patience est une compétence technique à part entière. Le processus de création d'un instrument suit des étapes immuables que l'IA ne peut remplacer : 
1.    Le traçage et la découpe : un travail millimétré où l'erreur est irréversible.
2.    Le voûtage : sculpter les courbes pour donner l'âme et la puissance sonore au violon.
3.    Le montage et le réglage : ajuster l'âme et le chevalet pour obtenir une sonorité parfaite, une étape qui exige une sensibilité humaine unique.
Pour Tommy, « il faut être un peu spécial pour pratiquer cette activité peu commune, sans pour autant être musicien ». Car, non, clame-t-il sans vergogne, il n’a pas l’oreille absolue ! Bien qu'il avoue ne pas avoir l'oreille absolue, Tommy mise sur une obsession de la précision. Pour lui, la lutherie n'est pas qu'une question de musique, c'est une expertise en conservation du patrimoine instrumental et en création d'objets d'art uniques. Ainsi, lorsqu’il termine un instrument, Tommy ressent d’abord de l’impatience à l’idée de l’entendre pour la première fois. Puis vient la fierté d’avoir créé quelque chose « qui n’existait pas avant », et une légère frustration « de ne pas avoir réalisé certaines choses autrement. » La frustration de tout artisan ?

L'avenir de la lutherie face à l'Intelligence Artificielle (IA)

À l’heure de l’intelligence artificielle et de l’automatisation, la lutherie semble résister. Des technologies existent, comme les machines CNC (machines à commande numérique), capables de découper certaines pièces avec précision, mais leur usage demeure encore marginal. « Ce qu’on aime dans les violons, ce n’est pas la perfection ou la symétrie. C’est le travail à la main, la trace humaine », souligne Tommy. Les instruments auront toujours besoin d’entretien, et les réseaux sociaux apportent même un nouveau souffle : « Ça crée du partage, de la communication entre les luthiers. Avant, c’était un métier très secret, ça l’est moins aujourd’hui. » Si l’IA ne semble pas menacer le cœur du métier, le secteur demeure néanmoins très concurrentiel. En Europe, une poignée d’écoles forme chaque année une centaine de jeunes luthiers. « Ce n’est pas parce que c’est un métier de niche qu’il est facile d’y réussir. » Pour les jeunes qui s’y intéressent, Tommy conseille d’observer, de pratiquer et d’accepter un apprentissage long et exigeant. « Ce n’est pas toujours un métier facile, mais le jeu en vaut la chandelle. » Lui préfère rester prudent : « Je ne suis pas là pour convaincre, mais juste rappeler que la condition indispensable à l’épanouissement dans un tel métier reste la passion ». Et qu’un « violon d’Ingres », un hobby, devienne ainsi une évidence du quotidien, un projet de vie sans demi-mesure. 

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Comment devenir luthier ? Formations et débouchés en France

Le secteur de la lutherie française compte environ 1 200 professionnels. C'est un métier d'art accessible via des cursus spécifiques alliant théorie (acoustique, histoire de l'art) et pratique intensive à l’établi. Pour intégrer ce métier de niche, plusieurs formations diplômantes existent selon votre niveau d'études :
•    Niveau CAP (Post-3ème) : pour acquérir les bases de la menuiserie et de l'ébénisterie appliquées aux instruments.
•    BMA (Brevet des Métiers d’Art) : le diplôme de référence pour se spécialiser dans la fabrication et la restauration.
•    DMA (Diplôme des Métiers d’Art) : un cursus supérieur (Bac+2) pour approfondir la conception et l'innovation acoustique.
À cela s’ajoutent les pôles d’excellence avec trois centres majeurs, des écoles de référence, reconnus par la profession : 
•    Mirecourt (Lycée Vuillaume) : la capitale historique de la lutherie française (niveau Bac requis).
•    Le Mans (ITEMM) : l'Institut technologique européen des métiers de la musique, réputé pour son approche technique et moderne.
•    Villeneuve-lès-Maguelone : une formation de haute qualité pour les instruments à cordes pincées (guitares). 
Une fois diplômé, le luthier peut exercer dans des structures variées :
•    Ateliers indépendants : restauration, entretien et réglages pour les musiciens professionnels et amateurs.
•    Manufactures de prestige : fabrication d'instruments neufs à haute valeur ajoutée.
•    Expertise et recherche : analyse acoustique, expertise d'instruments anciens ou conservation dans les musées.
L'avis de Tommy : si la concurrence est réelle, pour réussir, il conseille de compléter sa formation initiale par des stages chez des maîtres luthiers pour affiner son « coup de main » et se constituer un réseau dans le milieu musical.
 

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