Very bad trip Gaz hilarant : derrière l’euphorie, les graves dangers pour les jeunes consommateurs
En bref
- Consommé pour quelques instants d’euphorie, le protoxyde d’azote, plus connu sous le nom de « gaz hilarant », expose à des risques graves pour le système nerveux.
- En Île-de-France, une nouvelle filière hospitalière accueille les jeunes consommateurs en difficulté.
- Les cas d’intoxication explosent depuis cinq ans.
Une forte hausse des intoxications au gaz hilarant
Rire, sensation d’ivresse… puis parfois lourdes séquelles. « Nous recevons de plus en plus de jeunes déjà au stade des complications », constate la professeure Florence Vorspan, cheffe du service d’addictologie de l’hôpital René-Muret. Avec la neurologue Irène Coman, elle codirige la nouvelle filière de prise en charge dédiée aux consommateurs de protoxyde d’azote, ouverte en janvier 2026 à l’hôpital René-Muret, dans la ville de Sevran (93). Soutenu par l’Agence régionale de santé (ARS) Île-de-France, le dispositif répond à une tendance inquiétante : les cas d’intoxications liées à l’usage détourné du « gaz hilarant », en augmentation constante depuis cinq ans, selon Santé publique France. Car, derrière l’image récréative du produit, la réalité médicale est tout autre. À Sevran, après des mois, parfois des années, de consommation intensive, les patients affluent. Troubles de la marche, paralysies, fourmillements, troubles sphinctériens (pertes d’urine ou de selles), difficultés de concentration… tous ces symptômes nécessitent plusieurs mois de rééducation. « Même après l’arrêt, la récupération peut être longue, et parfois incomplète » prévient la psychiatre et addictologue.
Troubles neurologiques, paralysies… des séquelles parfois irréversibles
Initialement utilisé dans l’industrie, notamment pour les siphons à chantilly, ce gaz reste facilement accessible et légal, bien que sa vente soit interdite aux mineurs depuis 2021. Les autorités commencent toutefois à durcir le cadre réglementaire. Ainsi, plusieurs arrêtés préfectoraux ou municipaux ont restreint sa vente, sa détention et sa consommation. Au niveau national, une proposition de loi visant à réserver la vente de protoxyde d’azote aux seuls professionnels et donc à l’interdire aux particuliers vient d’être adoptée par le Sénat et doit encore être examinée par l’Assemblée nationale. « Pour beaucoup, le protoxyde d’azote n’a pas l’image d’une drogue. Pourtant, c’est un produit psychoactif qui peut entraîner une dépendance », rappelle la professeure Florence Vorspan. Inhalé à partir d’un ballon de baudruche, le gaz atteint « très rapidement » le cerveau. Il provoque une libération de « neurotransmetteurs », dont « de la dopamine et des opioïdes », à l’origine de l’effet recherché : euphorie, rires incontrôlés, désinhibition. Cette ivresse intense, mais très brève disparaît au bout de 2 ou 3 minutes, ce qui pousse d’autant à répéter les prises. S’il n’existe « pas d’overdose » au sens classique, « la répétition des prises peut entraîner des complications graves » prévient la spécialiste. « Le protoxyde d’azote bloque l’action de la vitamine B12, indispensable au système nerveux, provoquant parfois des atteintes sévères des nerfs périphériques, de la moelle épinière ou du cerveau. » Autre risque à long terme : la formation de caillots sanguins pouvant provoquer une embolie pulmonaire si les caillots migrent vers les poumons ou un accident vasculaire cérébral (AVC) si un vaisseau cérébral est touché. À cela s’ajoutent les risques immédiats, même lors d’une prise ponctuelle : brûlures liées au gaz froid, asphyxies par manque d’oxygène, pertes de connaissance pouvant entraîner une chute grave… Sans oublier, « le risque accru d’accidents de la route en raison de la perte des réflexes », poursuit la professeure. Le caractère « traître » du produit tient aussi à sa dépendance. « Beaucoup ne se pensent pas dépendants, ajoute-t-elle. Pourtant, nous voyons des jeunes incapables d’arrêter même lorsqu’ils souffrent déjà de paralysies et savent que continuer compromet leurs chances de récupération ».
Une nouvelle filière d’addictologie à Sevran pour agir plus tôt
Pour tenter d’agir plus tôt, la nouvelle filière francilienne se montre très accessible : « via un portail dédié, les patients peuvent prendre rendez-vous sans passer par un médecin traitant ni par un addictologue », précise la professeure Florence Vorspan. « Les mineurs, dès 15 ans, peuvent consulter s’ils sont accompagnés de leurs parents, lesquels peuvent aussi venir seuls chercher conseil.» Ciblant en priorité les 15-25 ans, l’idée est de « les capter au moment où ils commencent à se poser des questions sur leur consommation, avant l’apparition des complications ». La prise en charge se veut globale : suivi médical, recharge en vitamine B12, rééducation neurologique lorsque des atteintes sont déjà présentes, accompagnement addictologique et travail sur la prévention des rechutes ou la réduction des risques. Deux psychologues ont été recrutées pour animer le dispositif : l’une spécialisée en thérapies comportementales et cognitives, l’autre neuropsychologue. Depuis son ouverture, la filière a déjà accueilli une dizaine de patients. Un début encore modeste, mais essentiel. « Avant, certains collègues ne savaient pas où adresser ces jeunes et eux-mêmes ne savaient pas vers qui se tourner, beaucoup n’ont pas de médecin traitant », pointe la spécialiste. Ailleurs en France, des initiatives similaires émergent : « comme à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, des addictologues interviennent maintenant en hôpital de jour de neurologie ou à Lille, une offre de soins commence également à se structurer.» Preuve que la demande, partout, ne cesse d’augmenter.
Focus
Le conseil de Florence Vorspan, psychiatre et addictologue
« Mieux vaut ne pas commencer, mais si vous consommez, ne le faites pas seul. Entourez-vous de personnes de confiance. Au moindre signe inquiétant (paralysie, essoufflement…), appelez le 15. Et surtout, si vous vous posez des questions sur votre consommation, consultez un addictologue. »