[ En cours ] Ces lycéens ont choisi les arts du cirque, une spécialité rare au bac
En bref
- Lucas, Yann, Émilie et Tao suivent un enseignement de spécialité au bac peu commun : les arts du cirque, proposé dans une poignée de lycées.
- Chaque semaine, Le Plongeoir, Pôle national Cirque situé au Mans les accueillent pour des séances d’entrainement.
- Objectif ? Perfectionner leur art et préparer un numéro de 4 à 6 minutes qu’ils présenteront à l’épreuve du bac.
Les arts du cirque, spécialité du bac atypique
Un gymnase comme salle de cours pour un enseignement pas comme les autres. Au Plongeoir, Pôle national Cirque Le Mans, Yann et Lucas commencent par un échauffement sous le regard attentif de Véronique, professeure des arts du cirque et de Christine, professeure d’EPS. Situé à moins trois kilomètres du lycée Le Mans Sud où ils sont scolarisés en terminale, le lieu accueille plusieurs fois par semaine les élèves ayant opté pour cette spécialité du bac peu conventionnelle. Au programme du jour : deux heures d’entrainement. Après la mobilisation des muscles et des articulations, place au brief pédagogique. « Quand vous réaliserez votre numéro pour raconter une histoire en y mettant une intention, prenez ce petit moment de prévisualisation et de mise en condition mentale pour être vraiment prêt », encourage Christine. Un numéro d’une durée de 4 à 6 minutes que Lucas et Yann présenteront à l’épreuve pratique du bac. Aussi, l’enjeu est à la hauteur du coefficient, qui s’élève à 16 pour chaque spécialité. Cependant, le volume horaire normalement prévu (quatre heures en première, six heures en terminale), est souvent plus conséquent pour les apprentis circassiens. Émilie, en première, s’entraine six heures par semaine sans compter les deux heures d’enseignement théorique. Son camarade de classe, Tao, s’adonne même à quatre heures supplémentaires de pratique. Au milieu des trapèzes, cerceaux, roues allemandes et autres agrès du cirque, la préparation physique ciblée prend fin, les lycéens s’exercent dans leurs disciplines respectives : tissu aérien pour Lucas et monocycle pour Yann. Tous deux ont débuté le cirque au lycée, Yann en seconde et Lucas en première. Pour l’un comme pour l’autre, cette découverte sonne comme une révélation.
Le cirque, une discipline sportive
« C’étaient des héros pour moi les gens qui faisaient du tissu », s’exclame Lucas, incapable de s’imaginer se hisser en hauteur. Et pourtant, lorsqu’il s’essaie à différents agrès l’année dernière, à la faveur d’une suggestion de sa professeure d’EPS, son choix se porte sans hésitation sur une discipline aérienne. Entre le trapèze et le tissu aérien, son cœur balance. Ce sera le tissu, qu’il juge davantage « mobile et flexible » offrant ainsi une liberté de mouvement inégalée et la possibilité d’alterner entre le sol et les airs. Reste à apprivoiser le vertige. « On ne s’élève pas immédiatement à huit mètres de hauteur, donc c’est un peu moins impressionnant de se lancer », précise le jeune homme. Il persiste toujours un peu d’appréhension. Ce long tissu replié sur lui-même, et accroché au plafond, forme ainsi deux bandes souples et élastiques, afin d’amortir les chutes. Au cas où, d’épais matelas de sécurité sont placés juste en-dessous. « Sur cet agrès, je réalise des figures statiques ou des figures dynamiques en montée et en descente, décrit Lucas. Avec des mouvements d’acrodanse, je joue avec le tissu comme s’il s’agissait d’un allongement de mon corps. » L’exercice mobilise les muscles du tronc tout autant que les muscles des jambes, surtout lorsqu’il faut basculer tout son poids sur le côté, comme dans la figure du ciseau. En plus de se familiariser avec la hauteur, les élèves circassiens apprennent à tomber sans se blesser. C’est la clé pour progresser en confiance. « La première fois que j’ai roulé en monocycle girafe, dont la hauteur atteint un mètre quatre-vingt, j’avais les jambes qui tremblaient, je redoutais la chute », se remémore Yann. En l’absence de guidon, le défi consiste à rouler en conservant l’équilibre. « C’est quelque chose qui se sent, il faut garder le buste bien droit, rouler et persévérer, et on finit par sentir cet équilibre ». On comprend que la gestion du mental, essentielle, paie. Au bout d’un mois et demi de pratique, Yann se déplace agilement et exécute même des demi-tours ! Prochaine étape : parvenir à grimper sur son « monogirafe » sans appui extérieur.
Progresser auprès d’artistes professionnels du cirque
Sans cet équipement, la manœuvre s’avère risquée. Aussi, pour s’entrainer à monter seul sur son monocycle girafe, Yann se sécurise par une ceinture à laquelle est fixée une longe (une corde très solide) que Véronique, sa professeure, maintient pour faire contrepoids et amortir les chutes. Voilà le lycéen prêt à s’exercer sans risque. Un pied posé sur la roue pour éviter qu’elle ne bouge, les mains agrippées fermement à la selle, il se propulse, s’assied sur le monocyle girafe, effectue de petits mouvements avec les pédales afin de se stabiliser, puis roule vers l’avant. Un scénario idéal, mais difficile de garder l’équilibre après cette franche impulsion. Il faut alors répéter encore et encore. « Une fois sur le monocyle, attends quelques secondes avant de rouler », lui conseille la circassienne, habituée des scènes de spectacles. À quelques mètres du gymnase, sous le Chapiteau, Émilie et Tao ont délaissé leurs agrès respectifs, fil de fer et jonglage pour la première, porté et jonglage balles pour le deuxième, le temps d’un entrainement un peu spécial. Sur la piste de treize mètres de diamètre réglementaires, entourée d’estrades, deux artistes professionnels de la compagnie Le Doux supplice proposent des exercices autour des portés et de l’acrobatie. « On a travaillé la notion de donner du poids à l’autre, de réussir à s’entendre et à s’équilibrer avec l’autre, décrit Tao, dans l’idée d’enchainer les mouvements comme s’ils n’en formaient qu’un. » Portés dos à dos, ou sur le côté, les exercices en duo s’enchainent. Si des rires fusent lors de ratés, l’ambiance reste studieuse. Chaque minute compte pour profiter au mieux de cette séance. Baignant dans cet univers depuis leur enfance, Tao, dont le père dirige une école de cirque amateur, et Émilie, qui pratique depuis l’âge de six ans, semblent dans leur élément. « Le cirque représente une échappatoire pour couper un peu des cours », livre Tao. Pour Émilie, cette activité « favorise une liberté de création et de mouvement ». Car le cirque exige, en plus des compétences physiques, des capacités d’interprétation et de mise en scène. Entre sport et art, l’apprentissage est complété par des cours théoriques au lycée.
Gérer le rythme entre les cours au lycée et le cirque
Lucas doit retourner au lycée. « C’est un peu compliqué d’enchainer avec les cours, concède-t-il, malgré tout on s’y fait, une fois qu’on a pris le rythme ». La passion pour le cirque l’emporte sur la fatigue, sans jamais reléguer au second plan les autres matières. « Ma classe est composée d’élèves en sport-études, par conséquent, la charge de travail reste importante, explique Émilie, mais les enseignants tiennent compte de notre quotidien. » Avec Tao et Yann, la lycéenne est hébergée la semaine au sein de l’internat du lycée où une heure d’études, parfois plus, est imposée en fin de journée. Le temps passé ensemble à s’exercer et à pratiquer forge des liens solides au point que Lucas qualifie de « seconde famille » le Plongeoir où convergent apprentis circassiens, artistes professionnels, enseignants et techniciens. Chacun s’intéresse à la pratique de l’autre : « Je connais peu le tissu aérien, mais je porte un regard extérieur qui peut aider Lucas », illustre Yann. Et Lucas de commenter : « c’est agréable de se sentir soutenu ». Tous deux restent marqués par le plaisir éprouvé lors de leur premier spectacle de fin d’année. « Se produire devant deux-cent personnes c’est très impressionnant et très valorisant pour notre pratique », raconte Lucas. Les arts du cirque renforcent la confiance en soi et encouragent le dépassement de soi, des aptitudes transposables en toute situation, scolaire, professionnelle ou personnelle. « Ces élèves apprennent aussi à se connaitre, et développent une certaine maturité car ils doivent réfléchir à leur projet », constate leur enseignante, Christine. Les cours théoriques participent de cet apprentissage : les lycéens analysent des numéros, travaillent les processus de création et apprennent l’histoire du cirque. Cette année, six sorties sont prévues pour assister à des spectacles afin d’alimenter leur culture circassienne dans laquelle ils puiseront pour plancher sur l’épreuve écrite du bac. « D’une durée de trois heures et demie, elle comprend une écriture de numéro ainsi qu’une analyse de numéro, à partir d’une citation ou d’une question », détaille Tao. Mieux vaut être bien préparé. Et, le bac en poche, se projettent-ils dans le monde professionnel du cirque ? « Le tissu aérien procure une forme de légèreté, déclare Lucas, je laisse mes tracas en bas pour me concentrer sur mes figures. » Pour autant, il ne souhaite pas en faire son métier, mais poursuivre une pratique amateur. Quant à Yann, il ne « s’imagine pas aller à l’université et rester assis à écouter des cours magistraux ». Le lycéen vise une prépa cirque avant de tenter une école supérieure du cirque dans deux ans. Du haut de son monocycle, il espère vivre en continu « cette sensation de plénitude ».
Focus
Comment intégrer la spécialité cirque au bac
La spécialité des arts du cirque est proposée dans une dizaine de lycée en France. « Si une pratique antérieure du cirque n’est pas indispensable pour intégrer cette option en seconde, puis la spécialité en première, il faut quand même être passionné pour avoir envie de se lancer dans cette aventure exigeante » souligne Géraldine Boye, responsable du pôle des enseignements et pratiques au Plongeoir.
Les candidatures s’effectuent sur dossier et lettre de motivation pour cet établissement.
Une participation financière est demandée à l’inscription, des frais annuels incluant la licence de la fédération française des écoles de cirque, l’assurance individuelle et l’adhésion à l’association sportive sur lycée en seconde.