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Accès au stage en lycée pro : les inégalités sociales persistent

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Accès au stage en lycée pro : les inégalités sociales persistent

En lycée professionnel, 6 périodes de stage (pour un total de 22 semaines) sont obligatoires pour obtenir son diplôme. La Fédération nationale des maisons des potes a créé en 2009 le dispositif « SOS Stage », qui accompagne les jeunes des quartiers prioritaires de la ville. Samuel Thomas, délégué général de l’association, revient sur les difficultés qu’éprouvent ces jeunes pour trouver leur stage.

Que propose le dispositif « SOS stage » ?

« Nous entrons en contact avec des entreprises qui nous donnent leur accord de principe sur l’accueil d’un jeune en stage. Après avoir créé un partenariat avec un lycée professionnel situé dans un quartier prioritaire de la ville, nous aidons les lycéens à trouver un stage. Pour cela nous les mettons en relation avec nos entreprises partenaires. De cette manière, les jeunes reçoivent plus de retours lorsqu’ils formulent leur candidature. Notre dispositif est déployé en Ile de France, dans les Hauts de France et en Bretagne. Nous allons bientôt l'implanter aussi à Lyon et Dijon.

Au-delà de ce petit coup de pouce, nous mettons en place un accompagnement pédagogique du lycéen sur la manière dont il va devoir se présenter face à l’entreprise. C’est-à-dire comment envoyer une candidature motivante pour l’entreprise et comment gérer un entretien ».

Comment trouvez-vous les entreprises ?

« On cherche des entreprises qui sont au plus près du logement des lycéens parce que la proximité est souvent le critère numéro un. En moyenne et par lycée, nous contactons environ 3000 entreprises pour avoir environ une cinquantaine d’accords de principe. Ce qui rend la tâche difficile, c’est que nous échangeons principalement avec des entreprises de petite taille qui ont un carnet de commandes qui varie fortement d’une année à l‘autre. Une entreprise pourra avoir des besoins une année mais pas de besoins l’année suivante. C’est le cas surtout dans le domaine de l’industrie. C’est moins vrai dans le tertiaire où il y a plus de stabilité. Mais ces entreprises sont aussi plus sollicitées et donc proposent souvent moins de places ».

Quelles difficultés rencontrent les jeunes des quartiers prioritaires de la ville ?

« Principalement, ces jeunes souffrent d’une mauvaise réputation. Notre association a été lancée à Villiers-Le-Bel, en 2009, après les émeutes qui ont éclaté dans les banlieues. Cette première expérience a été intéressante, car nous nous sommes rendus compte que beaucoup d’entreprises refusaient les jeunes issus des banlieues à cause de la réputation que les émeutes leur avaient donnée. Aujourd’hui cette mauvaise image perdure.

A cela, s’ajoute parfois un manque de soutien du lycée. Du fait d’un grand turnover des équipes enseignantes dans les quartiers prioritaires, les lycéens ne sont pas suffisamment épaulés par leur lycée pour trouver leur stage ».

Peut-on parler de discrimination entre les lycéens en fonction de leur lycée d’origine ?

« Pour moi il y a une inégalité frappante. Dans les lycées qui ont une bonne réputation, les jeunes sont accompagnés pour trouver leur stage, alors que dans les lycées moins côtés, les lycéens sont davantage livrés à eux-mêmes. Ils se retrouvent à devoir faire jouer leur réseau. Or, bien souvent, ils n’en ont pas. Dans les quartiers prioritaires, le taux de chômage est élevé et souvent les parents n’ont pas un très grand réseau. Les lycéens doivent dépenser beaucoup d’énergie pour trouver un stage par leur propre moyen. Et un lycéen qui envoie plusieurs candidatures et qui ne reçoit pas de réponses positives, ne serait-ce que pour passer un entretien, est vite démoralisé et démotivé.

A côté de ça, il ne faut pas se leurrer, il existe aussi des cas de discrimination à l’embauche. Ce n’est pas systématique mais ça existe. Je pense qu’il faut laisser la possibilité aux lycéens d’en parler librement s’ils sont confrontés à une telle situation. Avec l’association, nous menons une opération de testing des entreprises que nous contactons. Nous les sensibilisons à cette problématique et nous sensibilisons également les équipes enseignantes pour ne pas minimiser ces agissements, car si une entreprise a un comportement discriminatoire, c’est à l’établissement scolaire d’agir ».

En presque 10 ans d’expérience, est-ce que les lycéens des quartiers prioritaires de la ville ont toujours autant de difficultés pour trouver leur stage ?

« Malheureusement depuis 2009 je n’ai pas constaté d’évolution positive. Pour moi, les jeunes font face à toujours autant de difficultés. Des difficultés sociales, un manque de soutien de leur établissement scolaire et un trop grand nombre d’entreprises qui les refusent en stage.

Quelque chose ne va pas de manière globale et la situation ne s’améliore pas. Les inégalités entre les lycéens de quartiers prioritaires et les autres ne se sont pas réduites avec les années ».

Selon vous, comment améliorer la situation ?

« Dans les quartiers prioritaires de la ville, 50% des jeunes sont en lycée professionnel, mais seul 5% sont en apprentissage. Ce n’est pas normal. Surtout quand on entend dire que la cause principale du chômage dans ces quartiers est le manque de formation. Parce que lorsque ces jeunes veulent se former ils ne trouvent pas de stages, pourtant nécessaires pour valider leur diplôme. C’est paradoxal.

Je pense qu’il y a un vrai travail à faire pour que les entreprises soient plus accueillantes. L’Etat leur a demandé d’accueillir plus d’apprentis afin de former leurs futurs salariés. Mais ce message n’a pas été entendu par les entreprises. On a l’impression qu’elles restent fermées à l’idée d’être un centre de formation.

Lorsque nous contactons des entreprises, 90% nous donne une réponse négative. Il faut les inciter davantage à prendre des stagiaires. On pourrait par exemple envisager une compensation financière pour une entreprise qui prend la peine de former des stagiaires. Par exemple, accorder une prime à l’employé formateur qui serait défiscalisée ou déduite de la taxe d’apprentissage, pour ne pas être un poids trop lourd pour l’entreprise ».

Marine Ilario © CIDJ
Article créé le 14-09-2018 / mis à jour le 01/10/2018