Lire ou ne pas lire Comment la dark romance séduit la génération du consentement ?

Caroline Féral Palma
Publié le 24-03-2026

En bref

  • Sous-genre de la romance qui cartonne sur TikTok, la dark romance joue la carte de la romantisation de la violence pour séduire les ados.
  • Relations toxiques, sexe, domination… certains y voient un danger pour les plus jeunes.
  • Comment expliquer le succès de ce genre auprès de la génération post-#MeToo ?
Dark romance
Très présente sur TikTok, la dark romance séduit de nombreux jeunes lecteurs malgré les controverses. Crédit : Adobe Stock - CIDJ

Dark romance et ados : ils lisent, mais à quel prix ?

« Mon ado lit de la dark romance, dois-je m’en inquiéter ? » La question revient en boucle sur les forums de parents, au rythme des best-sellers qui s’enchaînent. Captive, 365 jours, L’Ombre d’Adeline… Ces titres qui ont touché des millions de lecteurs inondent BookTok, la communauté de TikTok dédiée aux livres, et se retrouvent entre les mains des adultes, mais aussi de très nombreuses adolescentes. Sous-genre de la littérature sentimentale apparu dans les années 2010 et devenu très populaire dans les années 2020, la dark romance met en scène des romances « interdites » où les relations flirtent souvent avec le toxique, voire l’illégal. Jalousie, contrôle, possessivité y sont fréquemment présentés comme des preuves d’amour. Officiellement réservée à un public majeur, elle cartonne pourtant auprès de la génération Z, au grand dam d’adultes qui découvrent, médusés, les lectures de leurs ados. Le genre se retrouve régulièrement au cœur de polémiques. Dernier exemple en date : le roman Corps à cœur de Jessie Auryann, accusé sur les réseaux de banaliser la pédocriminalité. Une pétition a circulé et le livre a été retiré d’Amazon. Ce type d’affaire alimente l’idée que la dark romance franchirait une « ligne rouge » éthique, avec un risque : entraîner les plus jeunes dans une vision toxique et déséquilibrée de l’amour.

Où commence vraiment la dark romance ?

Pour Magali Bigey, maîtresse de conférences en sciences de l’information, il est essentiel de poser des repères : « Ce n’est pas parce qu’un univers est sombre que c’est de la dark romance. » Elle situe la bascule au moment de la rupture du consentement, lorsque les frontières entre désir, contrainte et violence deviennent floues. Annie Rolland, psychologue clinicienne et autrice de Les ogres et la censure (Thierry Magnier, à paraître), souligne que la dark romance reprend les codes de la romance classique, mais en les poussant beaucoup plus loin. On y retrouve souvent des héroïnes qui « succombent toujours au charme d’un homme », dans un contexte où la souffrance féminine est érotisée et mise au centre du récit. Pour autant, Annie Rolland relativise l’influence directe de ces lectures : les adolescents sont déjà exposés dans la réalité à de nombreux modèles de domination où « sexe, pouvoir et argent sont liés par la violence ». « Aussi mauvais soit-il, un livre ne suffit pas à abîmer un enfant. Ce qui blesse, ce n’est pas la fiction, c’est le réel », rappelle-t‑elle. Lire de la dark romance « ne conditionne pas à devenir victime ou bourreau » : la fiction n’est pas un mode d’emploi des relations amoureuses, mais un espace de jeu et de projection.

TikTok, Gen Z et dark romance : un combo sulfureux

Pour comprendre l’engouement, il faut regarder du côté des plateformes. Beaucoup de titres de dark romance naissent d’abord sur Wattpad, plateforme collaborative d’écriture, avant d’être repérés par des maisons d’édition. Manon*, 20 ans, étudiante, raconte : « Ça faisait un moment que je voyais des TikTok sur la dark romance dans mes “pour toi” et j’ai franchi le pas. Je n’avais pas ouvert un livre depuis des années, et en cinq jours j’en ai lu cinq. » La prescription se fait de manière horizontale : ce ne sont plus les parents, les profs ou les libraires qui disent quoi lire, mais les pairs, via des vidéos, des challenges et des recommandations sur les réseaux sociaux. Contrairement à l’image de lectrices naïves avalant ces histoires « au premier degré », Magali Bigey observe au contraire une réception très active. Des jeunes filles échangent, commentent, décortiquent les comportements des personnages, repèrent les « red flags » et débattent de ce qui est acceptable ou non. Loin d’être uniquement des spectatrices passives, elles testent, via la fiction, leurs limites, leurs peurs et leurs fantasmes. Toutes les dark romances ne racontent d’ailleurs pas la même chose. Certaines relèvent de la pure fiction érotique, d’autres mettent en scène la sortie d’une relation toxique, la reconstruction après un traumatisme ou dénoncent explicitement la violence. Le même rayon peut donc rassembler des œuvres très différentes, du fantasme assumé au récit critique.

Une soupape émotionnelle dans un monde anxiogène

Dans un contexte jugé anxiogène — guerres, crise climatique, incertitude sur l’avenir — ces récits intenses peuvent servir de soupape. La dark romance propose une immersion dans des émotions extrêmes, dans un cadre sécurisé : celui « du livre qu’on referme ». Chez certaines lectrices, l’attrait pour ces récits répond à « une quête d’excitation intense, avec décharge émotionnelle forte », analyse Annie Rolland. Pour Clara*, 17 ans, lycéenne, ce sont d’abord les émotions qui comptent : « Je me suis identifiée aux personnages, pas parce qu’ils me ressemblent, mais parce que j’ai ressenti la même colère, la même injustice qu’eux, tellement c’était fort. » Lire de la dark romance, c’est aussi expérimenter des scénarios extrêmes sans avoir à les vivre dans la vraie vie. Ce bricolage émotionnel permet parfois de mettre des mots — ou des sensations — sur des choses qui restent indicibles ailleurs.

Dark romance, consentement et féminisme : un vrai paradoxe ?

Si la dark romance semble un genre nouveau, elle s’inscrit en réalité dans une longue histoire de romances populaires souvent méprisées. Des romans précieux du XVIIᵉ siècle aux sagas sentimentales modernes, beaucoup de romances reposent sur la même mécanique : « un amour, un obstacle et, quand la fin est heureuse, un mariage ». On y retrouve souvent un duo très codifié : un homme puissant ou charismatique face à une héroïne jugée fragile. Dans les années 1980, la collection Harlequin était déjà critiquée pour ses modèles amoureux stéréotypés ; plus récemment, Twilight, After ou Cinquante nuances de Grey ont relancé le débat sur la romantisation de relations déséquilibrées. La dark romance pousse ces codes plus loin : scènes de sexe explicites, violence frontale, domination assumée, dans une société qui se dit pourtant plus attentive que jamais aux questions de consentement, d’égalité et de violences sexistes et sexuelles. En parallèle, les discours masculinistes se multiplient sur les réseaux sociaux, avec des influenceurs qui expliquent aux garçons comment « reprendre le pouvoir » dans leurs relations. D’un côté, des contenus qui incitent les garçons à dominer ; de l’autre, des fictions hétéronormées qui semblent apprendre aux filles à se soumettre. Le contraste est déroutant : comment une génération qui se dit massivement féministe — 61% des adolescentes de 15 à 20 ans se déclarent féministes selon une enquête de l’Ifop — peut-elle plébisciter des récits où la domination masculine est érotisée ?

Un paradoxe… pas si paradoxal

Pour Magali Bigey, le paradoxe n’est qu’apparent. La génération Z a grandi avec #MeToo en toile de fond, et ce sont parfois les lectrices les plus engagées qui lisent le plus de dark romance, tout en distinguant très nettement ce qui relève du fantasme et ce qu’elles jugeraient inacceptable dans la réalité. Annie Rolland rappelle d’ailleurs que « la conscience féministe ne gomme pas des siècles de domination masculine ». Une adolescente peut donc lire de la dark romance tout en se revendiquant féministe : cela relève, selon elle, « de la complexité de notre construction psychique ». On peut aimer des fictions qui rejouent des schémas d’oppression, tout en les refusant dans la vraie vie. « Si un garçon de 13 ans lit du Stephen King, on trouve ça admirable. Une fille de 15 ans qui lit une dark romance, on la pense en danger », souligne Magali Bigey. Derrière la panique morale, on retrouve une hiérarchie entre culture jugée légitime et culture « girly », ainsi qu’un certain paternalisme vis‑à‑vis des lectures des adolescentes. « Interdire serait une énorme bêtise », martèle la chercheuse. D’autant que ces contenus circulent largement en ligne, parfois en contournant les règles d’âge des plateformes : il est illusoire de croire qu’une interdiction résoudrait quoi que ce soit.

Interdire ou accompagner ?

L’enjeu se situe davantage dans l’accompagnement et l’éducation aux médias et à la sexualité : comprendre pourquoi ces livres plaisent, lire quelques pages, discuter des personnages, parler des scènes qui posent problème. « Ce qui me choque, ce sont les parents qui ne se renseignent pas, juste contents que leur gamine de 14 ans lise enfin un bouquin », témoigne Marie*, ancienne vendeuse en librairie. L’objectif n’est pas de culpabiliser, mais d’outiller les adolescentes pour qu’elles gardent leur esprit critique tout en conservant le plaisir de lire. Aimer ces romans ne revient pas automatiquement à cautionner les relations qu’ils décrivent. À l’ère post-#MeToo, face à la montée des discours masculinistes en ligne et à une meilleure visibilité des violences sexistes et sexuelles, la dark romance apparaît peut‑être moins comme un manuel de soumission que comme un terrain d’exploration émotionnelle pour une génération qui questionne, plus qu’on ne le croit, les rapports de pouvoir. 

* Les prénoms ont été changés.

Nous rencontrer Nous rencontrer

Le réseau Info jeunes est accessible à tous les publics (collégiens, lycéens, étudiants, salariés, demandeurs d'emploi...) mais aussi à leurs parents, à leurs enseignants et à tous les travailleurs sociaux. L'accès est libre et gratuit.