Étudiants, vous allez mal, c’est normal

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Étudiants, vous allez mal, c’est normal

La crise sanitaire n’a rien arrangé à une affaire endémique. Les urgences accueillent toujours plus de 18-24 ans en grande détresse psychologique. Ce n’est pourtant pas une fatalité à condition de prendre soin de son bien-être mental. La psychiatre Laelia Benoit indique la marche à suivre.

Après les vagues de Covid, place à une tempête de souffrance psychologique ? « Mal-être et symptômes dépressifs sont légion au sein de l’enseignement supérieur qui ne soutient pas suffisamment ses étudiants. Est-ce cela que nous voulons pour les adultes de demain ? », alerte Laelia Benoit, psychiatre. Les quelque 80 psychologues supplémentaires recrutés dans les services de santé universitaires en 2021 ainsi que la mise en place du dispositif Santé Psy Étudiant (8 consultations gratuites chez un psychologue sur prescription d’un médecin) n’auront pas suffi à endiguer la détresse d’une partie des étudiants. Il faut dire que le pays ne compte qu’un psychologue à temps plein pour 15 000 étudiants contre un pour 1 300 aux États-Unis souligne Nightline, une association à l’origine d’un service d’écoute destiné aux jeunes. Les symptômes dépressifs ignorés, et non pris en charge par un professionnel, mènent à des idées noires. Dans son dernier bulletin, Santé publique France, organisme placé sous la tutelle du ministère chargé de la santé, relève une hausse des passages aux urgences pour idées suicidaires des 18-24 ans. Apprendre à repérer les signaux d’alerte pour demander de l’aide et prendre soin de son bien-être mental au quotidien demeurent indispensables pour parer à toute sortie de route psychique.

Conflits psychologiques ou dépression qui s’installe ?

Les études supérieures n’offrent pas toujours un cadre sécurisant et épanouissant pour de futurs adultes en devenir sujets à des incertitudes récurrentes. Dans ce contexte, savoir décoder comment on se sent sur le plan mental se révèle vital.

Les étudiants débarquent dans un nouvel univers, celui de l’enseignement supérieur, auquel il faut s’adapter rapidement tant sur le plan académique que sur le plan humain. Le plus souvent, « ils évoluent plutôt dans la solitude », observe Laelia Benoit. Installée aux États-Unis depuis deux ans, la psychiatre et chercheuse à l'université Yale, constate le fossé entre les deux pays. Outre-Atlantique, à l’entrée à l’université, « on encourage les étudiants avec un discours positif sur ce qui les attend durant leur cursus. Ils vivent aussi plus souvent tous sur le même campus, ce qui facilite les interactions. On les incite à participer à des projets, à entrer dans des clubs, à faire du sport… ». Chez nous, on néglige ce genre de préoccupations. Et ce n’est pas réservé à l’université, les grandes écoles ne sont pas épargnées. Un récent rapport de l’École nationale supérieure de Lyon révèle que plus de la moitié des étudiants aurait connu une période d’au moins quinze jours de déprime, de découragement ou de désespoir. Et le document de préciser qu’une telle période constitue « le premier critère d’évaluation d’un épisode dépressif caractérisé ou majeur ».

Si les conflits psychologiques — consécutifs à des désirs contradictoires se présentant à la conscience — demeurent courants entre 15 et 25 ans, « l’immense majorité ne requiert pas un suivi psychiatrique », assure la spécialiste. Cette période de la vie correspond à une transition où l’on s’inquiète pour la réussite de ses études et son avenir professionnel. « Est-ce que je suis dans la bonne filière ? », « mes études ne me plaisent plus, mais je n’ose pas me réorienter de peur de me tromper à nouveau ou de décevoir mes parents ». Dans ce cas, consulter un psychologue s’avère utile et suffisant, conseille Laelia Benoit. « Ce professionnel vous aide à faire le point pour y voir plus clair et impulser les changements nécessaires. Lorsqu’on arrive à faire des choix en accord avec ce qui nous anime, on se sent mieux ». Ce genre de problématique ne vous empêche généralement pas de poursuivre vos activités habituelles par ailleurs. Mais vous avez tout intérêt à vous en préoccuper tout de même. Mettre sous le tapis votre ressenti ne fera que décupler ce sentiment de mal-être par la suite. En revanche, si vous n’arrivez plus à dormir ou à manger correctement, que vous ne trouvez plus d’intérêt à voir vos amis, sortir ou faire ce que vous aimez, il s’agit là des symptômes d’une dépression qui s’installe. « Consultez un psychiatre », recommande Laelia Benoit. « Ce médecin peut prescrire des médicaments, même temporairement, pour aller mieux. Sans pour autant abandonner le suivi avec le psychologue. »

Si l’accompagnement par un professionnel de la santé mentale s’avère utile pour résoudre des conflits psychologiques courants, indispensable pour prendre en charge des symptômes dépressifs, vous pouvez agir au quotidien pour prendre soin de votre bien-être mental.

Mieux se connaître pour bien gérer ses émotions

Il existe quelques routines à adopter pour veiller à son bien-être mental : répondre à ses besoins physiologiques de base, écouter ses émotions et travailler l’estime de soi en font partie.

D’abord, pour vous sentir bien au quotidien, vous devez répondre à vos besoins fondamentaux : manger et dormir suffisamment, entretenir une vie sociale. Partager une activité sportive, culturelle ou sociale aide alors à créer des liens. Délesté des préoccupations de base, vous pouvez vous concentrer sur d’autres aspects de votre vie. Un principe mis en avant par la pyramide de Maslow, un outil créé par le psychologue du même nom, qui établit une pyramide des besoins en 5 échelons. La base concerne les besoins physiologiques fondamentaux, et le sommet se rapporte aux besoins d’accomplissement de soi. Entre les deux figurent les besoins de sécurité, les besoins d’appartenance et d’amour, les besoins d’estime. « C’est un repère concret pour vous aider à replacer vos priorités », considère Laelia Benoit.

Autre levier puissant pour prendre soin de vous sur le plan mental : apprendre à mieux vous connaître. De quelle manière ? En vous observant mieux au quotidien. « Qu’est-ce qui me fait de la peine, qu’est-ce qui me fait du bien ? » « Apprendre à reconnaître ses émotions, c’est pouvoir écouter ce que dit son corps et prendre conscience de certains soucis délaissés jusqu’à présent », explique Laelia Benoit. Elle cite cet exercice pour vous entraîner : fermez les yeux, concentrez-vous sur vos sensations corporelles : que dit le corps ? et où « parle-t -il » ? Une boule au ventre ? La poitrine qui se serre ? Une fois qu’on écoute le corps, on apprend à identifier les émotions : joie, tristesse, colère, dégoût, peur, anxiété, mais aussi les besoins physiologiques (sommeil, fatigue, faim, soif). Décoder ses émotions permet de mieux s’exprimer et communiquer avec les autres pour désamorcer des situations générant du stress et du mal-être.

« Quand je m’examine, je m’inquiète. Quand je me compare, je me rassure ». Si la formule de Talleyrand est connue, elle ne s’applique pas au commun des mortels. Au contraire, pour entretenir votre bien-être, oubliez cette fâcheuse habitude de vous comparer aux autres. Misez plutôt sur l’estime de soi. À l’ère des réseaux sociaux qui génèrent de l’anxiété, ça ne peut pas faire de mal. « Se comparer aux autres ouvre la voie à une insatisfaction perpétuelle », prévient la psychiatre. « Quand on veut changer des choses dans notre vie, il y a trois règles qui renforcent l’estime de soi : bienveillance envers soi-même, patience (on ne change pas en un jour !) et humilité (on ne fait que ce qu’on peut) ».

Enfin, ne négligez pas le contact physique. « Avec les personnes âgées, les 15-25 ans sont les grands oubliés de la tendresse », estime Laelia Benoit. Trop « grands » pour réclamer des câlins à leurs parents (s’ils n’en sont pas éloignés géographiquement pour leurs études), et pas encore établis dans un couple stable pour trouver cette affection auprès de son partenaire… Or, prendre dans ses bras les personnes qu’on apprécie, avec lesquelles on passe du temps, et être pris dans leurs bras procurent un réconfort équivalent à « cinquante points de bonheur en plus dans une journée ! »

La spécialiste poursuit : « Si vous ressentez le besoin d’une aide extérieure, ne vous en privez pas. Une psychothérapie avec un interlocuteur neutre apporte beaucoup. »  « Il faut être fier de s’engager dans cette démarche », conclut-elle. Et ce n’est pas une mince affaire à en juger par un sondage Ifop, réalisé pour la fondation AÉSIO, dans lequel presque la moitié des Français (44 %) avouent leur grande difficulté à parler de leur souffrance psychique avec leur entourage. En tête des raisons invoquées : la peur du regard des autres et la difficulté à admettre ses faiblesses. Pour contribuer à lever le tabou sur la santé mentale, des formations de premiers secours en santé mentale se développent en France. L’idée ? Former des secouristes en santé mentale au même titre qu’il existe des secouristes en santé physique. Et ainsi faire de la pédagogie et de l’information. Il serait grand temps.

La psychiatrie publique en grève
Pour protester contre la baisse du nombre des psychiatres dans le service public et le déficit de personnel soignant dans cette spécialité, les syndicats professionnels ont appelé à une journée nationale de grève mardi 28 juin. Objectif ? Alerter les pouvoirs publics sur des conditions de travail qui se dégradent et dont pâtissent les patients.

 

Odile Gnanaprégassame © CIDJ
Article mis à jour le 01-07-2022 / créé le 23-06-2022