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Addiction aux jeux vidéo : la maladie reconnue par l’OMS

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Addiction aux jeux vidéo : la maladie bientôt reconnue par l’OMS

En parlant de « gaming disorder » dans sa nouvelle classification des maladies, l’organisation donne un nouveau statut à l’addiction aux jeux vidéo

L’OMS (l’organisation mondiale de la santé) a intégré dans sa classification mondiale des maladies le « gaming disorder », comprenez le trouble du jeu vidéo. En France on parle davantage d’addiction aux jeux vidéo, même si, encore aujourd’hui, le terme « addiction » n’est pas reconnu par l’académie de médecine. « La reconnaissance par l’OMS du trouble du jeu vidéo va faire évoluer la position de l’académie de médecine sur la reconnaissance de l’existence d’une addiction au jeu vidéo » assure Geneviève Lafaye, addictologue à l’hôpital Paul Brousse (AP-HP) à Villejuif.

L’addiction aux jeux vidéo : c’est quoi ?

L’addiction aux jeux vidéo désigne un comportement excessif basé sur le temps de jeu mais aussi sur la place que prend le jeu dans le quotidien du gamer. Il y a addiction lorsque le jeu vidéo empiète sur la vie sociale, à savoir la vie familiale, amicale, scolaire, …. L’addiction désigne la perte de contrôle dans la pratique du jeu vidéo. Sans pouvoir dresser de profil type, les patients reçus par Genevieve Lafaye sont principalement des garçons et plutôt jeunes. « Nous recevons des patients dès l’âge de 15 ans ».

Mais comment savoir que l’on est addict ? Pour Genevieve Lafaye « le problème des addictions comportementales c’est qu’elles sont difficiles à identifier et plus floues par rapport à une addiction aux produits ». Il n’existe pas de règle toute faite pour savoir si on est addict. Chaque cas est différent. « Quelqu’un qui joue beaucoup mais qui a une bonne moyenne à l’école et qui continue de sortir, voir ses amis, faire des choses en famille, ne sera pas considéré comme addict. En revanche, un jeune qui va jouer quelques heures par jour mais qui n‘a plus de vie sociale devra être pris en charge ».

Quand on est en rupture avec la réalité du quotidien il faut se poser des questions. Il existe plusieurs signes qui doivent alerter. D’après Genevieve Lafaye, « quand le jeu prend le pas sur tout le reste, si on commence à rater des repas, des cours, si on a de moins bons résultats scolaires, si on est plus tendu ou plus irritable que d’ordinaire, il faut s’inquiéter ».

Comme pour toutes les addictions, la pratique excessive du jeu vidéo, quel qu’il soit, cache souvent un mal-être, plus profond. « Ce qui mène à l’addiction est bien souvent une succession de facteurs » explique l’addictologue. Une dépression, une phobie scolaire, des problèmes de harcèlement, … L’addiction aux jeux vidéo ne doit pas être sous-estimée et doit être traitée le plus tôt possible.

Des prises en charge individualisées

« La reconnaissance par l’OMS de l’existence d’un trouble du jeu vidéo va permettre de changer les pratiques notamment au niveau de la prise en charge des patients » assure l’addictologue. « C’est très positif parce que cette uniformisation pourrait permettre un meilleur accès aux soins pour les patients ». A en croire cette spécialiste, « l’uniformisation peut avoir du bon mais il ne faut pas perdre de vue que chaque jeune, chaque famille a des problématiques spécifiques et individuelles. Même si l’addiction est reconnue en France il faut continuer à individualiser le suivi et la prise en charge ».

Il y a d’abord et souvent une phase de déni de la personne qui souffre d’addiction. « C’est souvent l’entourage qui se rend compte du problème et qui a l’initiative de la consultation » explique Geneviève Lafaye. « Mais ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de demande de soin de la part du gamer, qu’il n’y a pas une prise de conscience du problème ». Bien souvent, le joueur a conscience de son problème mais ne sais pas quoi faire, ni vers qui se tourner. Pourtant il existe de nombreux centres d’addictologie et des services spécialisés dans les hôpitaux, ainsi que les consultations jeunes consommateurs (CJC) qui sont anonymes et gratuites.

Lorsque le pas de la consultation est franchi, le médecin reçoit le joueur et sa famille. Les consultations suivantes se font uniquement avec le joueur. Au départ, « on essaie d’être dans le concret et la réalité et de décortiquer le quotidien du joueur » explique l’addictologue. « Souvent il répète sa journée sans s’en rendre compte et est dans une perte de contact avec la réalité. Dans un 2e temps on s’adapte au patient. Le principal objectif à ce stade est qu’il ne prenne pas la décision d’arrêter son suivi car le but est qu’il retrouve un quotidien sain ».

Plusieurs solutions peuvent être mises en place. « Par exemple on peut essayer d’organiser une reprise des études progressive si le jeune était déscolarisé, ou mettre en place une évaluation psychiatrique dans le cadre d’une hospitalisation. Il y a aussi des solutions qui peuvent être trouvées avec la famille comme par exemple désamorcer les conflits avec les parents et mettre en place des temps à passer en famille, … » détaille la spécialiste.

« L’objectif du suivi n’est pas d’aboutir à une abstinence » prévient Geneviève Lafaye. Le jeu vidéo peut toujours avoir une place dans la vie de la personne mais au même titre que les sorties entre amis, les temps en famille, l’école, …

Vade retro jeux vidéo ?

Après l’annonce de l’OMS de faire entrer le trouble du jeu vidéo dans sa classification des maladies, de nombreux éditeurs se sont insurgés. Ils ont appelé, en mars dernier, l’OMS à revenir sur sa décision. Les jeux vidéo font l’objet de nombreuses critiques et idées reçues : ils rendent violents, idiots, agressifs, … La crainte des éditeurs de logiciels est de voir ces critiques augmenter si on rend les jeux vidéo responsables d’addiction.

Pourtant, comme pour beaucoup de domaines, c’est davantage l’excès dans l’utilisation des jeux vidéo qui doit être incriminée, que les jeux vidéo eux-même. Pour Geneviève Lafaye « ça ne sert à rien de diaboliser les jeux vidéo ». Ils ont de nombreux points positifs au-delà de l’aspect récréatif. « Ils permettent par exemple le développement de la concentration et ils facilitent la capacité à se repérer dans l’espace. Tout est une question de mesure » explique l’addictologue.

Marine Ilario © CIDJ
Article créé le 21-06-2018 / mis à jour le 22-06-2018